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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 16:40

 

Le 8 mai dernier, sur la scène du Grand Bleu ( Lille ) j'étais accompagné d'un orchestre de musique châabi ( musique traditionnelle algérienne ) pour présenter "Les déserteurs", spectacle faisant se rencontrer la chanson française et la musique châabi ( musique populaire algérienne ).

 

Avec ce spectacle, nous avons eu l'occasion de revisiter un certain nombre de standards de la chanson Française,  notamment "l'Affiche rouge" : Un poème magnifique signé Louis Aragon, mis en musique magistralement par Léo Ferré.

 

Mais au-delà de l'aspect musical, "l'affiche rouge", c'est l'histoire devenue intemporelle, de Missak Manouchian et de ses compagnons de lutte : Ces 23 étrangers, ces 23 résistants, amoureux de vivre à en mourir ( dixit Aragon ). Arrêtés, puis fusillés par l'armée allemande le 21 février 1944.

 

 

 


Comme je vous le disais, je trouve ce texte simplement magnifique. Mais, il l'est encore plus quand on sait qu'il est très largement inspiré de cette dernière lettre envoyée par Manouchian à sa Mélinée :

 


Ma Chère Mélinée, ma petite orpheline bien-aimée,

 


Dans quelques heures, je ne serai plus de ce monde. Nous allons être fusillés cet après-midi à 15 heures. Cela m'arrive comme un accident dans ma vie, je n'y crois pas mais pourtant je sais que je ne te verrai plus jamais.


Que puis-je t'écrire ? Tout est confus en moi et bien clair en même temps.



 

Je m'étais engagé dans l'Armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la Victoire et du but. Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. Je suis sûr que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement. Au moment de mourir, je proclame que je n'ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit, chacun aura ce qu'il méritera comme châtiment et comme récompense.



 

Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur à tous... J'ai un regret profond de ne t'avoir pas rendue heureuse, j'aurais bien voulu avoir un enfant de toi, comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre, sans faute, et d'avoir un enfant pour mon bonheur, et pour accomplir ma dernière volonté, marie-toi avec quelqu'un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je les lègue à toi à ta sœur et à mes neveux. Après la guerre tu pourras faire valoir ton droit de pension de guerre en tant que ma femme, car je meurs en soldat régulier de l'armée française de la libération.



 

Avec l'aide des amis qui voudront bien m'honorer, tu feras éditer mes poèmes et mes écrits qui valent d'être lus. Tu apporteras mes souvenirs si possible à mes parents en Arménie. Je mourrai avec mes 23 camarades tout à l'heure avec le courage et la sérénité d'un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellement, je n'ai fait de mal à personne et si je l'ai fait, je l'ai fait sans haine.

Aujourd'hui, il y a du soleil. C'est en regardant le soleil et la belle nature que j'ai tant aimée que je dirai adieu à la vie et à vous tous, ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m'ont fait du mal ou qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous a trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendus. Je t'embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaissent de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami, ton camarade, ton mari.



 

Manouchian Michel.

 

Au moment d'écrire cette lettre, Manouchian ne doutait pas que "chacun aurait ce qu'il mérite comme récompense et comme châtiment". Quelques heures à peine avant son éxecution, il ne doutait pas de la victoire. Savait-il, lui qui "n'avait réclamé ni la gloire, ni les larmes", qu'il passerait à la postérité; qu'il deviendrait une icône intemporelle de la résistance. 

 

Quand nous avons interprété cette chanson, le 8 mai dernier, jour anniversaire de l'armistice, j'ai surtout pensé au fait que ces 23 resistants étaient pour la plupart des étrangers; tout comme ces tirailleurs nord-africains ou sénégalais qui se sont engagés durant cette guerre 39-45. Eux aussi, "morts pour la France".

 

Je suis bien placé pour savoir que tous ces combattants n'ont pas toujours eu la reconnaissance qu'ils méritaient. Mais je voudrais avoir la foi de Manouchian, et croire qu'inévitablement l'histoire finit toujours par remettre les choses à leur place.

 

Quand je lis ce passage :" Le peuple allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité après la guerre  ", je pense à tous ces peuples qui après s'être comabattus, entre-tués, après s'être déchirés, insultés, torturés, humiliés, parfois même massacré... ont su, après la guerre, quitter le chemin de la haine pour trouver celui de la réconciliation. Rien que d'écrire ces mots, celà semble tellement dur à envisager et pourtant, l'histoire regorge d'exemples de peuples anciennement ennemis, devenus frères.

 

Aussi, en cette année 2012, en ce cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie; Au moment où certains changements politiques en France nous offrent un climat un peu plus apaisé, je crois qu'il est peut-être temps, qu'à notre tour, français, algériens, et franco-algériens, nous prenions pour de bon le chemin de la réconcialiation. Et, pourquoi pas, comme le rêvait Manouchian à son époque que nous commencions enfin à vivre en "paix et en fraternité".

 

Je sais ô combien les plaies de la guerre d'Algérie sont encore et toujours ouvertes, cinquante ans après; Je respecte grandement toutes celles et ceux qui travaillent sur notre mémoire collective, sur cette page de notre histoire commune; je ne demande à personne d'oublier le passé, d'effacer, certainement pas. Mais je sais qu'il est désormais, grand temps d'écrire ensembe une nouvelle page.

 

Moi, le petit-fils de poilu; moi, le fils d'immigrés algérien, moi, le franco-algérien; citoyen du monde par-dessus tout, je voudrais prendre pour exemple Missak Manouchian, et sa grandeur d'âme. Lui qui avait compris mieux que tout le monde, qu'il y a un temps pour la guerre, un temps pour la résistance, un temps pour les partisans... mais que l'esprit de resistance, c'est aussi et peut-être surtout résister à la haine et aux rancoeurs, lorsque nous vient enfin le temps de la paix retrouvée : ne jamais oublier, qu'on se bat avant tout, pour un idéal plutôt que contre un ennemi. 

 

Des deux côtés de la Méditérannée; et, au sein même de notre société, ici en France, profitons donc de ce cinquantenaire pour choisir de devenir frères. C'est un long chemin, et contrairement à ce que certains peuvent penser, je suis tout sauf naïf : je sais bien que ce chemin peut se révéler tortueux, parsemé de pièges et d'embûches en tout genres. Mais c'est cette voie que je choisis obstinément.

 

Pour tout vous dire, "les déserteurs", c'est ma modeste contribution de saltimbank à ce grand travail de réconciliation que j'appelle de mes voeux. Avec certains de mes camarades saltimbanks, on a monté ce spectacle faisant se rencontrer la chanson française et la musique châabi; deux univers tellement différents, tellement proches.

 

"Les déserteurs", c' est le nom d'un café légendaire d'Alger où se seraient croisés un soir, de grands poètes et de grands chanteurs français ( voire belge pour l'un d'entre eux ;-) tels que Georges Brassens, Léo Ferré, Boris Vian, Louis Aragon, Bernard Lavilliers, Jean Ferrat ou encore le Grand Jacques.

 

Ils se seraient tous retrouvés dans ce troquet, sur les conseils d'un enfant d'Alger, de confession juive, répondant au nom de Lili Boniche. Lili Boniche aimait ce café, il aimait surtout l'orchestre des déserteurs: ces musiciens qui, chaque soir, faisaient vivre ce petit bar au rythme de la musique châabi.

 

Ce soir-là, les uns tournaient au thé à la menthe; les autres à la bière ou au vin; mais tous ne parlaient qu'une seule et même langue, faite de notes et de mots. Musique et poésie, éternelles sources d'évasion, de rébellion, de désertion, de résistances et d'amour…C'est ainsi que jusque'à l'aube, ils se sont mis à chanter les uns pour les autres, à se raconter leurs histoires de "déserteurs".

 

Ce café, ce moment, cette rencontre, sont autant de légendes. Peut-on croire alors ce jeune homme qui nous dit qu'il y était; qu'il a tout vu, tout entendu; qu'il s'en souvient comme si c'était hier, et qui nous invite à revivre cet instant avec lui :

L''auvergnat, Vesoul, le déserteur, Noir et Blanc… orchestrées façon châabi, dans un petit bar d'un quartier populaire d'Alger.

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commentaires

Amal 12/11/2016 21:24

Rien n'est laissé au hasard ni dans vos chansons ni dans vos écrits. Je vous avais découvert en écoutant Vesoul à la radio et ça m'a tout simplement incité à chercher à découvrir vos autres chansons et découvrir vos écrits. Le mélange bien étudié de la chanson française et la musique chaabi était tout simplement parfait. J'imagine que ce n'était pas du tout facile de travailler sur de telles chansons et les réinterpréter de cette façon, que ce soit de point de vue musical ou psychologique je dirais. Ce n'est pas du tout facile de travailler sur des chansons aussi connues que Vesoul, l'Affiche rouge, les passantes... et de ne pas avoir peur de la réaction du public qui n'est surement pas habitué à ce genre de mélanges musicaux, mais je pense que ce petit choc, ce joli mélange était en effet ce que vous cherchiez comme vous l'expliquez dans ce texte. Le mélange que vous envoyez est tellement subtil et beau: on peut être différent mais ensemble on ne peut qu'être plus beaux et meilleurs. Et je ne veux pas comparer entre la chanson originale et votre réinterprétation, mais votre message rend votre réinterprétation encore plus touchante. Je crois fortement que la musique peut être un moyen exceptionnel pour réunir et concilier les peuples, c'est le seul langage universel qui peut dépasser toutes les barrières. Je crois que votre album était une très belle contribution pour concilier les deux peuples et pour qu'on vive tous comme voulait Manouchian.

hugo 18/03/2013 22:08

J ADORE L AFFICHE ROUGE , honneur et respect a l affiche rouge

karine 28/11/2012 14:37

Manu a présenté l' Affiche Rouge pour son oral d'histoire de l'art au brevet du collège cette année il aurait aimé y intégré cette version...trop tard, mais il n'est jamais trop tard pour bien
faire et c'est ce que font mes enfants sans s'en rendre compte. Petite je ne me mélangeais pas, toujours avec les enfants d'immigrés, avec les autres on ne se comprenait pas, toujours à se moquer
de nos différences...mes enfants s'en foutent, ils sont tous potes, tous mélangés et quand un con passe par là et leur fait remarquer leurs différences, ils sont tous unis et capables de lui dire
que c'est un gros con sans être blessés ni humiliés...je crois que j'ai réussi ma mission...mais le combat continue, je rêve de voir ce troquet...y'avait des femmes aussi ??? ;-) à nos rêves, à nos
révoltes

Christian PIERREDON 25/08/2012 15:55

Faire la guerre est finalement plus facile que faire la paix. Mais c'est se tourner vers la vie que de porter dans son coeur des paroles et des actes de paix. Le bruit d'un battement d'aile d'une
colombe est bien plus agréable à entendre que le son des chenilles des chars d'assaut. Certains voudraient nous diviser en nation, en race, en couleur. Chantons leur que leurs peurs ne nous
atteindrons jamais parce que nous sommes unis comme des frères lorsqu'on a compris que les hommes sont tous égaux. J'ai tant à apprendre de ceux qui sont autres que je ne serais rien si je m''en
abstenais. Longue route à toi HK.

Clovis Simard 07/08/2012 03:52

Blog(fermaton.over-blog.com),No-1.- THÉORÈME GALOIS. - Je t'embrasse avec effusion !

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